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Bâtir le vrai EIT : Manuel de survie technologique à l’usage de nos potentiels futurs présidents

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Filip Van Goot

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7 minutes

Le futur bâtiment de l'european institute of technology
FIG 1.0 // European Institute of Technology
 

Mesdames et messieurs les candidats à l’Élysée, parlons deux minutes de votre mot fétiche : la souveraineté.

C’est un terme magique. Dès qu’une caméra s’allume, vous le brandissez comme une amulette contre le mauvais sort. Vous nous promettez la souveraineté alimentaire, la souveraineté énergétique, et évidemment le clou du spectacle : la « souveraineté numérique ». Sauf qu’aujourd’hui, la souveraineté technologique européenne ressemble à un type qui se fait dépouiller à main armée dans une ruelle et qui rentre chez lui tout fier parce qu’il a réussi à faire signer un reçu au braqueur.

Regardons les choses avec un peu de lucidité : l’Europe ne produit plus de géants industriels de rupture. Elle produit des bannières de consentement pour les cookies. Nous sommes les champions du monde incontestés de la bureaucratie du pixel. Quand la Californie invente le futur et que la Chine le fabrique en quarante millions d’exemplaires avant le petit-déjeuner, l’Union européenne réunit une commission de dix-huit experts à Bruxelles pour disserter pendant trois ans sur la typographie inclusive des interfaces d’intelligence artificielle. Nous ne dominons rien, nous régulons les inventions des autres, et nous bombons le torse parce que nos chargeurs de téléphone ont enfin tous le même embout USB-C. Formidable bond en avant pour la civilisation humaine.

Pendant ce temps-là, nos meilleurs cerveaux font leurs valises. Ils filent au MIT, à Stanford, ou se font débaucher par des fonds de capital-risque qui les paient des fortunes pour aller breveter leurs découvertes de l'autre côté de l'Atlantique.

Si vous briguez l’Élysée pour peser sur l’Histoire plutôt que pour inaugurer des ronds-points et tâter des culs de vaches dans des foires agricoles, il est temps de poser un acte de rupture fédérale : la création d’une institution d’élite technologique, transnationale, brutale d’efficacité, et entièrement gratuite. Appelons-la l'EIT (European Institute of Technology).

Mais attention : pas la version technocratique et poussive que Bruxelles nous a déjà servie. La version armée.

01Première étape : Exorciser le fantôme de l’ancien EIT

Évacuons tout de suite le réflexe pavlovien de vos chargés de cabinet. Ils vont vous souffler à l’oreille avec un sourire en coin : « Mais voyons, monsieur le Président, l’EIT existe déjà depuis 2008, son siège est à Budapest ! »

Remerciez-les pour leur érudition, puis demandez-leur de citer une seule entreprise d’envergure planétaire sortie de ce machin. Silence de mort dans la pièce.

L’EIT originel est le chef-d’œuvre absolu du compromis mou européen. Au lieu de bâtir un réacteur industriel capable de terrasser Boston ou Shenzhen, l'Europe a accouché d'une usine à gaz. Elle a découpé le projet en sous-comités régionaux affublés d'acronymes grotesques  les « KICs » , noyés sous des dossiers de subventions de quatre cents pages où chaque pays vérifie scrupuleusement que son voisin ne touche pas trois centimes de plus que lui. On ne gagne pas la guerre du quantique avec des formulaires Cerfa transnationaux et des colloques sur la transition éco-responsable sponsorisés par des eurocrates en fin de carrière.

Le véritable EIT ne doit pas être une pompe à subventions. Il doit être une enclave académique, financière et industrielle totalement autonome. Une forteresse taillée pour la bagarre technologique, affranchie des lourdeurs de la Commission.

02Deuxième étape : Sortir du bac à sable national

Pourquoi ne pas simplement s’appuyer sur Polytechnique, Centrale, l’ETH Zurich ou la TU Munich ? Parce que ces vénérables maisons souffrent d'une maladie congénitale : le nombrilisme de clocher.

L'X forme historiquement de brillants serviteurs de l’État et des directeurs généraux pour le CAC 40. La TU Munich usine des ingénieurs d’exception programmés pour peaufiner les suspensions de berlines bavaroises. Chacun joue dans son bac à sable, avec ses petits réseaux d'anciens élèves et son horizon borné par les frontières de son marché intérieur.

Le marché français, c’est 68 millions d’habitants. C'est sympathique, mais à l'échelle de la compétition avec les États-Unis ou la Chine, c’est une anomalie statistique. Une virgule.

L'EIT doit imposer un « Erasmus de combat ». En créant cette institution ex nihilo, on liquide les susceptibilités nationales. On prend les meilleurs et on les force à cohabiter dès le premier jour sur un campus unique : le mathématicien roumain, la crack estonienne de la cybersécurité, le physicien italien et le designer industriel français. Vous enfermez ces cerveaux ensemble pendant cinq ans dans des laboratoires lourds. Ils n’apprendront pas à concevoir des produits pour la France ou l'Allemagne ; ils apprendront à concevoir immédiatement pour 450 millions d'Européens et pour le reste du monde.

03Troisième étape : Le réacteur et le radar

L'objection politique classique va immédiatement fuser : « Si vous mettez le campus principal quelque part, les vingt-six autres pays vont hurler au favoritisme. »

La réponse consiste à distinguer deux choses que la politique mélange toujours : le réacteur et le radar.

Le réacteur (les salles blanches pour les semi-conducteurs, les supercalculateurs pétaflopiques, les labos de biotechnologie lourde) doit être concentré physiquement en un seul endroit. Pas de saupoudrage pour faire plaisir aux diplomates.

En revanche, le talent brut n’obéit pas aux découpages électoraux. Il y a des prodiges du code autodidactes à Sofia, des monstres des mathématiques théoriques à Varsovie et des génies des nanomatériaux à Lisbonne. Mais ces gamins n'ont souvent ni le compte en banque ni l'entregent pour débarquer à Paris ou à Munich.

L’EIT disposera donc d’une antenne de détection dans chaque capitale. Mais soyons intraitables : ces antennes ne seront pas des mini-campus au rabais pour consoler les ministres locaux. Elles agiront comme les cellules de recrutement des grands clubs de sport pro.

Leur mission unique : le scouting agressif. Tournois algorithmiques, hackathons, repérage précoce. Vous êtes le meilleur ? Vos frais de scolarité sont nuls, votre logement est payé, votre bourse de vie est intégrale. L'EIT se contrefout de votre milieu social ou de votre passeport : seul compte ce que vous avez dans le crâne.

04Quatrième étape : Le bouclier fiscal transnational (Le 28ᵉ régime)

Voici l’angle mort absolu où toutes nos belles intentions viennent s'écraser. Admettons que vos ingénieurs inventent le prochain saut technologique mondial. Que se passe-t-il ensuite ?

Alors, au risque de passer pour un atlantiste patenté gavé aux burgers tièdes et aux pitchs LinkedIn sous kétamine — et Dieu sait que leur société obsédée par le profit brut a tout du cauchemar éveillé —, force est de reconnaître qu'ils ont compris un truc élémentaire : la friction tue le génie. Là-bas, une boîte s'enregistre dans une boîte aux lettres du Delaware en vingt minutes, lève des fonds à Wall Street, embauche un hurluberlu en Oregon et vend son truc au Texas sans changer une virgule de code.

En Europe, dès qu’une startup parisienne veut recruter deux chercheurs à Berlin et ouvrir un bureau à Milan, elle ne fait plus d'innovation : elle fait du droit fiscal comparé. Elle claque la moitié de sa levée de fonds non pas en serveurs ou en matière grise, mais en honoraires d'avocats fiscalistes pour comprendre 27 codes des impôts, 27 régimes de TVA et 27 façons méticuleuses de taxer les tickets-restaurant. C’est un suicide assisté par la bureaucratie.

Pour survivre, les entreprises issues de l’EIT doivent bénéficier d’un « 28ᵉ régime » juridique et fiscal paneuropéen, imperméable aux carcans nationaux :

Le passeport unique pour les stock-options : La Silicon Valley n'attire pas les meilleurs cerveaux avec des salaires de fonctionnaires ou des discours sur le vivre-ensemble, mais avec des parts du gâteau (equity). En Europe, distribuer des actions relève de la torture médiévale : en Allemagne, on vous taxe parfois sur une valeur purement théorique avant même d'avoir touché un centime réel (dry income). L'EIT doit imposer un cadre unique : zéro taxe à l'attribution, imposition modérée uniquement au moment de la vente réelle des actions, quel que soit le pays où crèche le développeur.

L'extraterritorialité interne : Si une boîte conçoit son modèle à Paris, le calcule en Suède et monte ses puces en Pologne, les fiscs nationaux se jettent dessus comme des mouettes affamées sur un paquet de frites pour réclamer leur dîme sur les « prix de transfert ». C'est grotesque. Une entreprise EIT doit être fiscalement indivisible sur le marché intérieur : aucun frottement, aucune retenue à la source sur les brevets et les données intra-européens.

Le « Patent Box » et la super-déduction : Pour inciter les boîtes à réinvestir plutôt qu'à engraisser des rentiers, le fisc doit lâcher la grappe. Vous investissez lourdement dans des centres de calcul ou des labos sur le sol européen ? Les dépenses doivent pouvoir être déductibles à 150 % ou 200 % de l'assiette imposable. Ça fait hurler les comptables de l'ancienne école, mais c'est simple : pour 100 000 euros injectés dans du silicium ou de la R&D locale, vous en déduisez 200 000 de votre bénéfice imposable. L'État finance indirectement la machine par l'impôt épargné, sans commissionnite ni Cerfa. Et pour les brevets maintenus en Europe : taux d'IS plancher sanctuarisé (5 à 8 %). Tant que ça réinvestit dans l'outil industriel, le percepteur attend dehors.

Le recyclage du capital (Wealth Flywheel) : Quand un fondateur américain vend sa boîte, il réinjecte immédiatement son pactole dans dix nouvelles startups sans passer par la case impôt immédiat. Chez nous, le fisc s’interpose dès la porte de sortie pour prélever 35 ou 45 %, siphonnant le capital-risque pour boucher les trous du budget général. Pour les boîtes de l'EIT : exonération totale sur les plus-values si le cash est réinvesti dans la Deep Tech européenne sous 24 mois.

Et quand Bercy ou ses équivalents européens viendront pleurnicher sur le « manque à gagner pour les finances publiques », vous leur rappellerez cette vérité élémentaire : un manque à gagner sur quoi ? Sur des boîtes qui n'auraient jamais existé chez nous ? Sur des technologies qu'on sera obligés d'acheter à prix d'or à l'étranger ? Prendre 0 % d'impôt sur une entreprise de 60 milliards installée sur notre sol rapporte infiniment plus en emplois qualifiés, en puissance industrielle et en autonomie que de rêver prélever 30 % sur le néant absolu.

05Cinquième étape : Financer comme un empire, verrouiller comme des paranos

Les libéraux de salon adorent vous chanter que le marché libre résout tout tout seul et que l'État ne doit jamais se mêler d'investissement technologique. C'est une fable pour enfants crédules.

Internet, le GPS, les écrans tactiles, les assistants vocaux, les puces modernes : ne croyez pas une seconde à la mythologie du génie solitaire dans son garage californien qui a eu une épiphanie entre deux gorgées de soda tiède. Tout cela a été perfusé, nourri et engraissé par les milliards sans fond du Pentagone, de la DARPA et de la commande publique militaire. Ces gens-là ne sont pas des bienfaiteurs de l'humanité : ce sont des impérialistes pragmatiques. Ils injectent le pognon public pour défricher l'impossible, absorbent les pertes au départ, et quand la technologie marche, ils laissent des cartels privés en tirer des profits colossaux qui finissent par assujettir le reste de la planète.

L'EIT doit être adossé à un fonds souverain d’hyper-croissance. Les chercheurs ne doivent pas passer dix-huit mois à supplier des banquiers frileux pour gratter un prêt d'honneur de quarante mille euros avec caution sur leur maison. Ils doivent toucher des chèques d'amorçage immédiats en millions, puis en dizaines de millions d'euros.

Mais nous devons en finir avec notre légendaire naïveté de boy-scouts :

Retour sur investissement public : En échange de la gratuité totale et du capital d'amorçage, le fonds européen conserve entre 5 % et 10 % du capital. Si une boîte devient un titan à cent milliards, les plus-values reviennent irriguer le fonds pour payer les bourses des trois générations suivantes. C'est le principe élémentaire d'un fonds souverain, pas d'une œuvre caritative pour millionnaires en devenir.

La Golden Share : Trop de nos pépites se vendent à Google ou Microsoft dès la Série B parce qu'aucun fonds européen n'a le courage ou le portefeuille pour suivre l'enchère. L'EIT disposera d'un droit de veto stratégique absolu sur le rachat des technologies critiques hors de l'Union. Vous voulez faire fortune ? Vous faites fortune sous pavillon européen. Pas question de former des génies aux frais de la princesse pour qu'ils aillent enrichir un fonds spéculatif étranger trois ans plus tard.

L’heure du choix

Mesdames et messieurs les candidats, les citoyens en ont par-dessus la tête des gesticulations ministérielles autour de la « French Tech », qui consistent trop souvent à célébrer une énième application mobile de livraison de burritos à trottinette pendant que deux superpuissances se partagent le contrôle de l’informatique quantique, des biotechnologies et des modèles fondamentaux d'IA.

La France aime se poser en phare intellectuel de l'Europe. C'est le moment d'allumer le phare, ou d'admettre qu'il n'y a plus d'ampoule dedans.

Présenter la création de ce vrai EIT à vos électeurs et à nos partenaires, ce n’est pas proposer un énième sommet européen soporifique avec photo de famille sur perron en marbre : c’est doter le continent d'une machine de guerre académique, industrielle et fiscale.

Soit nous forgeons cette arme dès le prochain mandat, soit nous acceptons notre sort : devenir un continent-musée très pittoresque, propre, garni de pistes cyclables et de serveurs de terrasse bien élevés (pour les serveurs polis, ça dépend où vous vous rendez, à Paris c'est...), qui consommera docilement les technologies pensées et possédées par d'autres, parce que nous n'aurons pas eu le cran de bâtir les nôtres. À vous de choisir ce que vous voulez présider.

 

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